L’auteur n’est pas abstrait

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Le monde du livre n’existerait pas sans l’auteur et pourtant le système fonctionne en
grande partie à ses dépends. En effet, l’auteur est, proportionnellement au travail fourni, le
moins rémunéré de tous les acteurs du secteur et bien souvent le seul à ne pas pouvoir vivre de
son travail. Cela s’explique de la manière suivante, un livre neuf en littérature c’est en
moyenne (source SNE) : détaillant (libraire, supermarché, etc.) 36%, imprimeur 16%, éditeur
14%, distributeur (souvent lié à la maison d’édition) 11%, auteur 11% (6% si le tirage est faible
ce qui est très majoritairement le cas), diffuseur 6,5%, État (TVA) 5,5%. Il faut ajouter à cela le
délai de paiement des droits d’auteur qui est couramment de 18 mois, la bestsellerisation des
ventes qui entraîne un nombre très réduit de livres à des sommets de mirobolance, l’opacité
entretenue autour du nombre de ventes pour beaucoup d’autres, les rapports compliqués entre
éditeurs et auteurs. Ce qui fait, en France, qui n’est pas le pire des systèmes, notamment grâce
au prix unique, que sur 100.000 auteurs moins de 2% vivent exclusivement de leur plume.
On ignore donc très largement que l’auteur, celui qui est vivant bien entendu, est doté
d’un estomac, qu’il doit se reposer sur un lit, avoir un toit au-dessus de la tête, qu’il doit aussi
entretenir son corps et son esprit, alimenter son bureau en livres et autres documents, payer
ses factures, éponger ses dettes hélas parfois. Bref, l’auteur a lui aussi besoin d’argent
(modestement) pour vivre, tout simplement parce qu’il existe réellement et qu’il a des besoins
physiologiques primaires et moins primaires, ainsi que d’autres aspirations quotidiennes ou
régulières qui ont un coût.
Bon, cette entrée en matière est peut-être abrupte mais elle est nécessaire pour faire
comprendre qu’écrire est un vrai métier, pas un loisir ni une activité complémentaire et encore
moins une occupation romantique dénuée de tout ancrage dans le monde réel.
Passons maintenant aux raisons pour lesquelles je ne veux pas être édité par un éditeur
professionnel :
1. parce que les lecteurs, c’est-à-dire vous, êtes assez lucides, matures, curieux et
responsables pour savoir si vous avez envie de me lire. Charge à moi de vous faire
découvrir et apprécier les fruits de mon travail,
2. pour ne pas céder mes droits et emprisonner la majeure partie de ce que je crée ; le
copyright est valable 70 ans après la mort de l’auteur, c’est le délai officiel pour que son
œuvre tombe dans le domaine public,
3. pour rester totalement et absolument et éternellement libre de faire ce que je veux avec
ce que je crée et de laisser ce que je crée ouvert à tous,
4. rendre accessible à tous ce que je fais en permettant à chacun de me soutenir selon ses
moyens,
5. pour ne pas appartenir à une organisation pyramidale, avec notamment une tête bien
identifiée là-haut tout là-haut,
6. pour ne pas entrer dans le système médiatique et le milieu littéraire avec ses codes et sa
sempiternelle mascarade des prix,
7. pour éviter les déboires de ma première édition (ne pas être payé, dépenser plus que je
ne gagne…).
Vous l’aurez compris, c’est un véritable choix, une proposition, un engagement
fondamental et personnel pour un autre mode de fonctionnement, pour une autre société ;
pour placer au cœur de la relation entre le créateur et les lecteurs la confiance et l’engagement
mutuel. Je veux qu’on entre dans ma littérature comme dans un moulin. Je le répète, que tous
ceux qui le souhaitent puissent y avoir accès sans restriction ni condition. Je suis contre les
barrières infranchissables, contre les frontières qui divisent. Je suis pour le lien direct et
l’échange d’égal à égal, pour la créativité vivante, libre, ouverte, dense et foisonnante.
Évidemment, je n’ai pas la prétention de détruire le système institué, je remarque
simplement qu’il ne me convient absolument pas, ce qui explique ma décision de prendre une
place légitime et parallèle. La plupart des écrivains acceptent ou se soumettent à un état de fait.
Libre à eux. De mon point de vue, ils se trouvent dans le cadre de la servitude volontaire si bien
mise en lumière par La Boétie. Je le refuse pour moi-même sans vouloir convaincre quiconque.
Je défends mon droit à exister en alternative, selon un mode de fonctionnement qui me paraît
foncièrement juste.
Il est certain que ce choix a des contraintes surtout en terme de temps et de risques
financiers (raisons pour lesquelles sans doute beaucoup d’écrivains ne se lancent pas dans cette
aventure périlleuse). Concrètement, je dois m’occuper de la ligne complète pour éditer mes
écrits (de l’écriture à la vente). Je dois choisir, c’est exaltant, mon imprimeur, la qualité du
papier, le tirage (nombre d’exemplaires), réaliser la mise en page, les corrections, créer la
couverture, communiquer, assurer la distribution, gérer le site Internet, etc. Alors, pour
résumer, sur un livre vendu, je gagnerai certainement plus qu’en édition classique (suivant le
nombre et le degré d’implication et d’adhésion de vous, lecteurs) mais je passerai aussi
beaucoup de temps à ne pas écrire afin de mieux me faire connaître et lire. C’est un choix que
j’assume pleinement puisque c’est celui de la liberté. Je suis libre d’être écrivain et écrivain
libre par conviction. Je suis, plus que jamais, déterminé à vivre comme tel, grâce à votre
soutien.
Je vous donne rendez-vous sur Tipeee dès le 4 juillet 2019, pour me soutenir en faisant
un don ponctuel ou régulier. Un grand merci à tous !
Pour finir cette publication, je citerai un auteur romanche que je m’attellerai à mieux
connaître, Iso Camartin. Il a déclaré dans le Temps de Genève (08 août 1998) : « on ne peut pas
glorifier la liberté sans la mettre en pratique. » Alors oui, soyons cohérents, mettons en
pratique !

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