Mise au jour d’une loche à pavillon

Au Cap d’Agde, avril 2014. Au bout du ponton, un ballon et une enveloppe verte contenant le texte suivant.

[Voici une lettre surprenante que j’ai reçue le 22 avril 2014 et que son auteur, inconnu de moi, me supplie de publier.]

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LETTRE DE THOMAS BOGIER

Dole, le 18 avril 2014

Bonjour,

Je m’appelle Thomas Bogier, né le 30 mars 1965 à Sarlat. Vous pouvez vérifier. Je n’y ai vécu que deux ans. Mon père nous a ensuite emmenés, ma mère et moi, successivement à Lorient (1967-72), Bourges (mai 72 – juin 75) et Amiens (75 à 79), où ils sont morts tous les deux (lui en 2005, à 70 ans, elle en 2007, à 76 ans).

Je suis parti en 79 en pension à Paris, où j’ai suivi une formation universitaire pour devenir ornithologue comme mon père René Bogier, spécialiste des oiseaux de la Baie de Somme, et mon grand-père Louis-Ferdinand, référence internationale en la même matière sur les côtes algériennes (mort avec sa femme en 1960 dans une embuscade dans l’arrière-pays algérois). Je vous donne tous ces détails pour que vous puissiez vérifier mon identité.

J’ai toujours travaillé en indépendant, d’abord quelques mois en Camargue puis rapidement, je me suis installé dans la Brenne pour étudier la faune ornithologique des étangs. J’y suis depuis 1991.

Par mesure de discrétion, je ne vous dirai pas où j’habite, seulement où je loge en ce moment où vous pouvez m’écrire en poste restante à Dole où je passais quelques jours de vacances avant que ne m’arrive cette malédiction qui explique ce courrier rédigé à la hâte, sur une table de café.

Je sens que les regards pèsent sur moi. Je me sens observé, même épié. Ma découverte attise les convoitises et je crains le pire pour ma vie. C’est pourquoi je vous supplie de faire paraître les quelques pages de carnet que je joins à ma lettre en espérant que le tout ne soit pas intercepté.

Croyez-moi, je ne suis pas fou. J’ai seulement besoin de votre aide.

Je croyais pouvoir tout garder pour moi mais, depuis le 12 avril, je ne cesse de perdre un peu plus pied chaque jour, pourtant je suis sûr qu’une fois la nouvelle parue au grand jour, je serai à nouveau libre de mener à bien mes recherches.

Sincèrement à vous,

Thomas Bogier

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Notes du carnet de Thomas Bogier

(page 1)

mais voilà que rien ne semble évident. Bref, j’ai repris ma clé et suis retourné dans ma chambre.

12 avril 2014, samedi. Lays s/ le Doubs.
Il est un peu plus de six heures. Mon affût est prêt. J’ai choisi les bords du Doubs, à l’écart de Lays, juste avant le pont. Le soleil va bientôt se lever. J’attends en buvant du café brûlant.

9h45. Vu grèbes huppées, bruant proyer.
10h50. Troglodyte mignon et quelques fauvettes à tête noire.
11h20. Entend l’œdicnème criard.
12 heures. Je sors de ma cachette et remballe. Je ne me sens pas très bien. Il fait trop chaud. Pas de trace de la gorge-bleue à miroir ni hirondelles des rivages. Vu un couple de cygnes, des vaches et des canards. Si un bruant jaune.
13h30. Tout est rangé, j’ai mangé mais ne me résous pas à partir. Je vais me promener mains dans les poches et me reposer un peu.

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(page 2)
17h50. Ce que je viens de voir est impensable ! Pourquoi n’ai-je pas pris mon appareil ? Quel imbécile ! Et maintenant elle est introuvable. Je ne peux que la dessiner. Qui me croira ? Il faut que je la retrouve. Elle ne peut pas être seule.

C’est une limace, longueur de 17 cm environ, tigrée (de la même famille que la grande limace grise, Limax Maximus ?).

Je n’ai jamais rien vu de pareil. Elle a une bouche en forme de pavillon, comme l’embouchure d’une trompette ou d’un trombone et elle coulisse grâce à ce qu’on pourrait appelé un bourrelet extenseur. C’est à dire que sa partie antérieure (sa queue) s’introduit dans le manteau, puis l’avant du corps glisse sur le sol et la limace avance autant qu’elle s’étend. Elle coulisse, s’arque-boute littéralement. Et à nouveau la queue s’enfonce dans le manteau.

C’est in-

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(page 3 – illustration)

croyable à voir. Elle semble se déplacer plus vite que les limaces connues. Peut-être dépasse-t-elle les quinze ou vingt mètres par jour.

Je l’ai vue se nourrir. Il semblerait qu’elle soit phytophage et plus précisément opophage. Elle est montée sur la tige d’un pissenlit (pas plus de 5 à 7 centimètres au-dessus du sol) et en a sucé le suc pendant vingt bonnes minutes. Après cela, elle est redescendue laissant une tache noirâtre sur le lieu de la succion. C’est à ce moment-là,

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(page 4)
que j’ai entendu un son étrange. Je me suis penché vers elle et j’ai entendu comme une note de musique. À chaque mouvement de contraction et d’extension, la limace émet un son avec son pavillon. C’est, oui, c’est une note de musique expirée puis inspirée.

Peut-être est-ce un élément qui entre en compte dans la parade amoureuse. J’imagine les deux individus échangeant des notes, se répondant, composant en duo à mesure de l’enroulement de leur corps qui les conduira à se reproduire, modulant les notes en articulant leur pavillon. Le morceau se terminerait, pavillon contre pavillon, par la plus impalpable et la plus juste des musiques intérieures. Cette limace, en plus d’être hermaphrodite, pourrait être poétique.

Mais il faut que je lui trouve un nom.

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(page 5)
C’est une Limax : acquis. Limace à coulisse ? A pavillon ? La coulimace, le coulimaçon. La limace qui coulisse en produisant du son. Très bien, ce sera coulimaçon !

Limax Illapsus ? Mon latin est trop hasardeux. Je verrai plus tard.

Oui, c’est un croisement parfait entre une limace et un trombone à coulisse.

Il faut que je retrouve mes esprits et que je protège ma découverte. Personne ne doit savoir avant que j’aie terminé mon étude, établi des preuves sérieuses et irréfutables.

Je veux tout savoir sur elle, sa vitesse de déplacement, son régime alimentaire (et
la composition de ses excréments, sorte de coulis vert et gluant), sa place dans la chaîne alimentaire, sa gamme et ses capacités de chant, sa reproduction (méthode, combien d’œufs, période avant éclosion), sa longévité, son habitat, sa population, pourquoi ici ?

Pourquoi personne ne les a mentionnées avant moi ? Personne ne doit savoir avant

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(Page 6)
que je ne sache tout et que le lieu ne soit pris d’assaut par une cohorte de malacologues lubriques.

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